Expédition around North America
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Carnet de voyage

Tromso (Norvège) à Nuuk (Groenland) par l’Islande
Du 17 mai 2008 au 26 juin 2008.


>> Position le 11 juin 2008 : 59°35’N-39°51’,1W
La mer est un monde en constant mouvement. Tout nous y amène; les vagues, le vol des oiseaux, la nage des cétacés, la rotation des astres, la course des nuages... Même allongés, sans bouger, nous continuons à glisser sur l'onde au gré du vent et de l'océan. C'est dans ce monde que nous sommes entrés le 17 mai en quittant la Norvège. Nous étions au-dessus du cercle polaire, par quasiment 70° nord, une latitude déjà très septentrionale. Notre but est de revenir ici, à Tromso, en effectuant le passage du Nord Ouest d'est en ouest. Nous reviendrons par le canal de Panama en faisant le tour du continent nord américain.

Pour l’instant nous avons effectué plus de 1500 milles et sommes dans le détroit du Danemark, dans l'est du cap Farewell, au sud du Groenland. Notre bateau avance à la voile, à 8 nds régulièrement, et le bruit de l'eau qui file le long de la coque invite à la relaxation. Notre enfant est à bord. C'est une perle d'émerveillement. A 8 mois, l'univers marin comble son quotidien et nous constatons déjà toute l'influence que peu avoir ce monde sur l'éveil de ses sens. Son tonus se développe rapidement, son contact social est stimulé par le lien qu'il crée avec les équipiers qui se succèdent à bord, son oreille se familiarise avec les riches consonances des différentes langues que chacun utilise pour lui manifester de l'attention. Actuellement nous avons à bord 4 nationalités différentes: Norvège, Islande, Italie et nous sommes un équipage majoritairement français.
Son regard a déjà croisé des paysages aussi riches en couleurs et contrastes que peuvent l'être la Norvège et l'Islande
Nous nous dirigeons actuellement vers une escale Groenlandaise, avant d'entrer dans l'Arctique canadien. Ses nuits son bercées par le roulie et le tangage du voilier, par le bruit de l'eau sur la coque, du vent dans le mât et les voiles, des vagues qui s'abattent sur le pont et de tous les grincements qui rendent le bateau vivant. Notre voilier devient notre" exosquelette," pour nous marins qui vivons de et grâce à lui. Les voiles se gonflent comme nos poumons, les cordages craquent comme nos articulations, et l'horizon devant nous alimente nos rêves d'au-delà inconnues. Nous chevauchons les vagues tel un sportif en pleine course, et le bateau, équilibré entre l'élément aquatique et aérien, cours dans un élan sans fin.
>> Position le 14 juin 2008 : 61°39’,8N – 51°56’,2W
Les escales sont l'occasion de partir à la découverte de terres
différentes et inconnues. Pour ma part, je laisse volontiers les musées pour partir me fondre dans les terres et me reconnecter à des vibrations moins aquatiques. Découvrir de nouvelles espèces d'oiseaux, de plantes ou d'animaux. J'ai adoré partir gambader sur les hauteurs d'Olafsvik, en Islande, découvrir un sentier de terre, croiser des moutons, des chevaux, des oiseaux nouveaux, m'arrêter face à d'innombrables chutes, suivre un ruisseau, ou regarder au loin, la mer, dans la direction ou nous allons aller, et découvrir à nouveau la rotondité de la terre. De cette manière j'ai pu découvrir Uloya, dans la région de Tromso en Norvège. L'île aux hurlements. Une route enneigée qui part vers le nord.
Nous sommes en mars et la neige occupe les terres environnantes. De moins en moins de maisons sur la progression de cette route et clou du spectacle, les Alpes de Lyngen, haute chaîne montagneuse très Alpine qui s'étend à perte de vue, surplombent le fjord que nous longeons sur la gauche. Cette route est sans issue, et finit sur une immense plage qui découvre un sable couleur étain.
Des lieux aux vibrations extraordinaires.
Des moments de grande émotion,
ou les moments de doutes refont surface et s'annulent dans le paysage, ou les personnes que j'aime reçoivent mon cœur en pensée. Dans ces moments de grande extase, il m'est arrivé qu'un oiseau majestueux plane au-dessus et partage un sentiment de liberté commune.

Nous glissons le long de la côte sud ouest du Groenland dans une brume si intense que nous avons du mal a distinguer l'avant du bateau. Impression de flotter dans un nuage lumineux et froid. Devant nous, légèrement sur Tribord, un immense Iceberg signale sa présence tout d'abord par un halo lumineux très intense et bleu. Une escorte de growlers le précède, et cette première rencontre avec un des seigneurs du lieu a quelque chose d'irréel.

Plus tard nous passons notre première barrière de glace, autant de chemins uniques que nous créons dans un parcours torsadé où tout autour de nous ça craque, ça respire, ça crépite. Les turquoises se mélangent à l'immaculé, leur beauté éphémère incite à graver en nous le côté unique de cette rencontre.

>> Position le 19 juin 2008 : 62°42’,3N- 51°28’W.Nous venons de quitter notre première escale groenlandaise. Nous sommes à la recherche, à nouveau, d'un chemin dans la glace nous permettant de progresser plus au nord. Nous avançons lentement, et nous avons soudain à quelques milles de distance le souffle caractéristique de 3 baleines. Nous nous approchons prudemment d'elles et distinguons les traits caractéristiques de la baleine à bosse au moment ou elles sondent. L'occasion de nous confronter au mystère de l'élément qui nous porte. Cette rencontre représente réellement notre premier rendez-vous avec des mammifères marins, instant d'observation, riche en chorégraphie aquatique, de ces géants des mers.

L'accueil Inuit est chaleureux. Nous avons vécu quelques jours à proximité d'un petit village de 250 habitants, au SW du Groenland. Le choc culturel est important. Ils vivent une rencontre trop brutale avec les moyens matériels Danois, les jeunes ne s'identifient plus aux coutumes et aux façons de vivre des générations qui les ont précédés, ils sont avalés par la société de consommation, tandis que les vieux ne comprennent pas ou mal le monde qui les rattrape. Je ressens du malaise en avançant entre les baraques de bois du village. Beaucoup d'enfants, à la vigueur qui tranche avec le fait qu'ils ont tous, très jeunes, une cigarette à la bouche sans s'en cacher.
Là un groupe de quatre filles qui jouent à la balançoire. Une photo, et immédiatement elles viennent voir le rendu sur l'écran de l'appareil, avant de s'envoler à nouveau vers leurs jeux, presque encore sauvages dans l'attitude.
Je me sens intrus, leur culture reflète encore la pureté et l'authenticité d'un peuple qui avant tout a su vivre en harmonie avec le climat très hostile de cette terre.
Je me sens colonisateur sans droit face à tous ces repères de modernisme que je reconnais, dans ce décor et qui appartient aux pays d'où je viens, tellement futiles et inutiles dans leur monde.

Nuuk (Groenland) à Pond Inlet (Nunavut. Canada.)
Du 26 juin au 08 août 2008.

>> Position le 04 juillet 2008: 66°05’,8N – 54°06’,8W
L'horizon disparaît et réapparaît devant moi, lié aux mouvements que fait l'étrave sur les vagues qui nous arrivent de nouveau du large. Nous quittons Nuuk, le cœur gros. Nous avons fait de belles rencontres que nous laissons sur le quai, et c'est également là que je quitte ma petite famille pour un long moment. Le jour de leur départ, l'avion avait deux heures de retard, un supplice interminable, j'avais pris Giulio sur moi pour lui permettre de s'endormir un peu, et tout en fredonnant un murmure de comptine, j'observais sa courageuse maman qui repartait vers le monde difficile et stressant.

Nous avons vécu une parenthèse de 1 mois et demi, pour moi le voyage continu seul... ou presque, car le nounours de Giulio est resté en salle d'embarquement, j'ai pu le récupérer et, la gorge serrée, j'ai salué l'avion, tenant le petit mouton à bout du bras. C'est un moment de grand doute ou je me suis demandé pourquoi cette séparation, pourquoi décider de laisser passer ces moments précieux qui vont s'écouler sans moi, que je ne pourrais jamais rattraper?
Pour passer le Passage du Nord Ouest, ce lieu vierge et glacé que je veux absolument connaître aujourd'hui en 2008, pour pouvoir fixer en moi des sensations et une image de l'arctique que Giulio ne connaîtra pas ou différemment.

La carte des glaces du 07 juillet nous indique une densité de 9 à10/10 (90% à 100% de glace) sur notre route entre la baie de disko et Pond Inlet, autrement- dit nous ne passons pas pour le moment sans faire un énorme détour vers le nord, mais du vent à 30 nœuds est annoncé pour les jours prochains, ce qui peut arranger les choses. Nous pourrions faire ce détour si nous n'avions pas un impératif de date, des équipiers nous attendent à nouveau de l'autre côté de la baie de Baffin. Nous y arriverons, c'est un défi que je me sens de relever, nous serons peut être ralentis par la glace mais nous serons à l'heure pour le prochain embarquement.

Pour le moment, un nouvel équipage a embarqué à Nuuk. Ils nous aident à tourner notre regard vers nos prochaines escales. Comme un dernier salut fraternel, Je me fais surprendre par Jens qui déboule au ras de l'eau sur notre arrière avec son Cesna. Ce pilote danois aux histoires et aux mimiques extraordinaires nous aura ouvert beaucoup de portes durant notre escale, jusqu'à cet ami chasseur Inuit avec lequel il est venu lors de la dernière soirée à quai. Son palmarès hors norme en tête de Bœufs musqués, Rennes, Phoques et Baleines en aurait fait un assassin pour le protecteur d'animaux que je suis. Mais ma vision évolue. Ce peuple de chasseurs et de pêcheurs a toujours maintenu un équilibre et un respect envers la nature qui les a nourris. J'arrive assez facilement à accepter son attitude fière et naturelle face à son palmarès de prédateur, et j'observe avec attention et curiosité ce regard et cette sonorité de langue sortie tout droit d'une époque qui remonte à 5000 ans.

Le peuple Inuit soulève le problème que subissent tous les peuples autochtones, les peuples premiers de la terre, à savoir le droit de s'administrer eux-mêmes et de disposer des terres qu'ils ont toujours occupées. La notion de propriété est une notion qui a été amené par le colonisateur.

L'envahisseur s'est servi de cet argument soit disant inscrit dans les textes de loi pour s'approprier et exploiter des terres auparavant réservées à la chasse et libres d'accès. Et outre s'être fait déposséder de leurs territoires, ils se sont vus imposer des quotas, et leurs traditions se sont affaiblies avec l'arrivée de la religion monothéiste dans les villages. Le Groenland bénéficie aujourd'hui d'une relative autonomie. Ce qui reste un exemple de marche vers le respect fondamental du peuple Inuit. 90 % du territoire est occupé par des Inuits. Avec le Groenland, le Nunavut (dont dépend Pond Inlet notre escale après Disko), territoire du Nord Ouest, Canada, a également accédé à un gouvernement autonome de type groenlandais. Olivier a rencontré Aqqaluk Lynge à Nuuk, Groenlandais et Inuit de souche, responsable de la Conférence Circumpolaire Inuit, acteur principal de la lutte pour la reconnaissance de son peuple, qui affirme:"
La question est de savoir quel peuple a le droit d’empêcher d’autres peuples d’utiliser leurs propres ressources avec bon sens et de manière sûre pour l’environnement ?
La réponse est aucun. Et pourtant, en réalité c’est ce que fond les puissantes nations industrielles qui exploitent les ressources non renouvelables et, ce faisant, polluent la toundra, les rivières et les océans qui constituent la base même de notre subsistance. En plus, les superpuissances jugent bon d’établir leurs installations militaires et leurs zones de guerre dans des régions moins peuplées qui inclue de manière évidente l'Arctique." En fait nous nous rendons compte que le point de vue Inuit concernant lactivité humaine dans l'Arctique est un point de vue qui tend vers le respect de l’environnement et la possibilité de décider du sort de leur territoire. Cela nous permettrait à tous de bénéficier d'une idéale protection de la nature et de son équilibre. Mais qu'en sera t’il de l'enjeu militaire concernant la future ouverture à la navigation du passage du Nord Ouest. Un petit peuple premier fera t'il le poids face aux grandes puissances mondiales?

>> Position le 06 juillet 2008 : 67°29’N- 54°13’W
Nous avons fait une escale au pays des mégaptères, nous avons vécu une rencontre forte et intense avec l'une d'entre- elles, et à présent notre regard s'ouvre à nouveau sur des sentinelles d'icebergs géants, les gardiens de la bais de Disko, Croiser ces géants de glace me fait évoluer dans un monde presque onirique ou l'esprit a du mal à s'accrocher à la réalité. Je m'installe dans un silence respectueux face à ces sculptures naturelles. De telles visions transforment de l'intérieur.


L’œil de la Baleine.
Nous sommes réunis pour le repas. Quelques heures se sont écoulées depuis la rencontre avec le Mégaptère ou baleine à bosse. Nous étions dans l'annexe du voilier, à la recherche d'images sous-marine, au milieu d'un banc de Krill, quand elle nous a percutés sans nous renverser pour autant. Mon hypothèse est qu'elle était en activité de pêche donc dans une prise d'informations fermée et centrée sur sa proie.
Nous étions à la rame, silencieux, et nous l'avons vue passer à nous frôler avant de se retourner et revenir vers nous la gueule grande ouverte.
Une belle frayeur face à ce géant d'une quinzaine de mètres. Le fait est qu'elle est retournée vers les profondeurs si lentement qu'elle m'a permis de sonder son regard, un regard grand ouvert, rouge et rond, profond et fascinant. Cette vue ne me quitte pas. Je n'ai pas faim. Elles sont là ; une seule envie, retourner les observer.

>> Position le 01 août 08 : 72°55’N – 75°50’W
Ca y est nous voyons l'île de Bylot et les premières lueurs du Canada depuis le début d'après midi. Nous avons une bonne visibilité puisque nous sommes pratiquement à 50 milles de la côte. Nous sortons de 5 jours de voile pure, sans bruit de moteur. Malheureusement le vent nous lâche. Le passage dans la glace était chargé de sensations, le vent et la brumeétait de la partie. Première rencontre avec de la banquise, à 45 milles d’un cap vraiment septentrional: le Cap York. Pas de cétacés vus pour le moment, quelques phoques dont un vraiment curieux qui nous a suivi un petit moment quand nous attendions paisiblement une bascule de vent. Les moments de voile étaient extraordinairement intenses et variés, nous avons même réussi à avancé à plus de 6 nœuds avec un vent quasiment nul.
Nous nous préparons à rencontrer de nouvelles peuplades d'Inuits, ceux du Nunavut. Avant ce rendez-vous nous avons une échéance solaire prévue pour demain matin: une éclipse totale de soleil, prévu pour 9h30 le 01 août.

De Pond Inlet à Gjoa Haven. Du 01 au 21 août 2008.

>>Position le 10 août 2008 : 73°54’N – 84°45’W.
Olivier a mis en place à bord une vacation journalière avec son père à terre qui nous permet, via le téléphone satellite, d’avoir une connexionà Internet et de pouvoir recevoir les cartes de glaces.
Depuis quelques jours nous recevons principalement deux cartes, celle de la région de Resolute, sur laquelle nous pouvons voir l’évolution de la glace dans le détroit de Peel et du Prince Régent, ainsi que la carte concernant la zone du détroit Franklin à la Reine Maude.
Il est devenu évident que nous n’emprunterons pas le détroit de Bellot, toute l’approche est encore bien obstruée, et le Peel est entièrement dégagé. Par contre, une obstruction reste présente dans le Larsen et celle là est incontournable. Nous devrons nous y engager, quand nous nous présenterons devant elle, même si elle est encore dense et qu’elle ne nous laisse pas de zone dégagée.

Actuellement nous tirons des bords dans le Lancaster, déjà plus de 4000 milles parcourus depuis le départ, et surtout un moral qui fait le yoyo, du au manque de nouvelles de la maison, et aux difficultés qui nous attendent plus au sud.
Nos quarts sont organisés de la façon suivante : la nuit, nous faisons avec Olivier deux tranches de 3 heures, et le jour une ou deux tranches de 4 heures, ce qui nous permet d’avoir en quelques sorte un jour plus ou moins off tous les deux jours. Je dis plus ou moins car souvent, sous l’impulsion des changements de quart, nous effectuons nos prises de ris, nos réglages et les continuels petits et moins petits travaux qu’il y a toujours à faire sur un voilier.

L’escale à Pond Inlet a était courte cette fois ci. Nous avons pu ravitailler en fioul et en eau grâce aux bidons de 57 litres qui avaientété pensés à ce sujet, étant donné que nous sommes maintenant dans une zone ou il n’y a plus de dock pour s’amarrer, et encore moins de station de Gasoil à proximité de l’eau. Nous avons donc mis nos bidons en file indienne sur la plage, 10 d’eau et 10 de gasoil, puis une fois remplis les rotations au voilier posé à l’ancre ont commencé, des voyages de 6 bidons, que nous avons acheminé dans un premier temps jusqu’au dinghy en combinaison de survie, puis une fois l’annexe sur le flan du voilier, ils ont été hissés à l’aide d’une drisse technique à bord, puis réinstallés à bord. Belle manœuvre d’ensemble coordonné et qui n’aurait pu avoir lieu aussi facilement si nous n’avions pas été aussi nombreux. Les habitants de ce village sont atteins par une certaine forme de décadence. Il n’y a pas d’alcool en vente libre mais beaucoup titube et son marqués profondément au visage par les traits caractéristiques de l’alcool.
Un marché parallèle existe. Certainement le signe de cette fameuse domestication de leur esprit depuis plus d’un siècle par le blanc qui a introduit un ensemble de facteurs dans leur communauté qui a participé à la perte de repères. Il parait, aux vues des investigations régulières qui ont lieu à terre par l’équipe de tournage, que les jeunes écoutent moins les vieux, et

qu’il y a irrémédiablement une américanisation du style de vie des Inuits ici, qui est encore plus marqué qu’au Groenland.
Plus loin sur la plage, deux bélougas agonisent, à moitié sortie de l’eau. Aux dires de ceux qui ont vu la scène, ils ne sont pas encore morts, et l’eau est rougie de leurs blessures. J’ai du mal à le croire, je ne peux imaginer que le chasseur qui a ramené ces deux prises ne soit pas allé jusqu’à respecter le prix de la souffrance et choisisse de les laisser agoniser. Mais je ne pousse pas jusqu’à aller voir si les dires sont justes, ces mammifères me sont trop proche pour que je puisse combler la distance aussi rapidement entre un peuple qui les a toujours
considérés comme une ressource précieuse de nourriture et moi qui les ai mystifiés très tôt et qui leur ai accordé un don supérieur et différent concernant leur faculté de communication, qui les rendent à mes yeux aussi précieux à la vie que l’être humain.

>> Position le 13 août 2008 : Mouillage à l’entrée de Willys Bay : 71°57’N – 96°31’W.
Les bélougas nous accompagnent depuis quelques heures. Nous les avons croisés d’abord en mer puis nous les avons actuellement à quelques distances de nous au mouillage. Chose étonnante, nous étions en train d’effectuer une opération sur le moteur, les cales étaient donc ouvertes, et nous avons pu les entendre chanter quelques instants.

J’imagine déjà ce que ça aurait pu donner si nous avions eu à bord un système d’écoute sonore des fonds marins !!!
Dans l’éclipse sound, prés de Pond Inlet, nous avions pu également observer des narvals, mais de façon plus furtive, ce cétacé à la réputation d’être farouche et il l’a confirmé. Le mouillage à l’entrée de Willys Bay est un mouillage d’attente, avant l’assaut final comme diraient les montagnards à propos d’un grand sommet. Nous avons connu la marche d’approche, voici notre dernier camp avant de partir affronter la principale difficulté du Passage. Jusque là, les cartes que nous recevons laissent apparaître des obstructions de glaces de 2 à 7/10, et l’idée est que nous irons dés demain en contact avec la première zone d’obstruction me laisse comme une sensation de tension permanente.

Mais la carte de glace que nous recevons dans la nuit est surprenante : malgré un fort vent d’ouest depuis deux jours poussant normalement la glace vers le sud est du détroit de Mc Clintock vers le Larsen, une voix d’eau libre c’est créé le long de la côte, laissant une maigre obstruction beaucoup plus au sud pour seule difficulté. Nous ne tardons pas et dérapons dans la demi-heure qui suit pour aller plus au sud. Très peu de glace en effet, et quand nous nous engageons dans les îles Tasmanie, une maman ourse et son petit nous accueillent de leur présence sauvage et paisible.

La brume nous accompagne de nouveau, elle est souvent accompagnée de glace et je peux dire que j’en ai fait mon quotidien depuis maintenant plus de deux mois ou nous naviguons dans ces zones ou elle est quasi omniprésente. Nous croisons encore quelques plaques de glace isolées le long de la péninsule de Boothia et la nuit est de retour, qui accroît tout de même la difficulté de naviguer dans ce champ de mine. Malgré tout nous touchons la fin de cette difficulté : dans quelques milles nous entrerons dans le détroit de James Ross, et les cartes annoncent qu’elles sont libres de glace.

Gjoa Haven à Dutch Harbor

Nous arrivons à Gjoa Haven le 16 août, déjà 3 voiliers au mouillage, les difficultés disparaissent dans le Nord Ouest, et les amoureux des zones polaires apparaissent !!! Nous voici donc sur le lieu du fameux hivernage de la « Gjoa » de Roald Amundsen. L’occasion de nouvelles rencontres avec les inuits, avant de nous enfoncer plus vers l’ouest vers Tuk et les abords de la mer de Beaufort.



>> Position le 24 août 08 : 68°39’4N – 109°06’9W
Giulio à 11 mois aujourd’hui. Nous sommes le petit matin, 7h30, et nos nuits sont désormais rythmés par la nuit. Du coup, les matins sont des renaissances, le soleil réapparaît, les couleurs fusent et le ciel s’embrase. Hier j’ai revu les étoiles. Je ne les avaient plus aperçues depuis presque 5 mois. J'’étais heureux, elles me manquaient. Alors aujourd’hui, même loin, j’offre à Giulio toutes ces beautés naturelles, je regarde vers le sud est, vers l’Italie. Là ou il sont actuellement, 8 heures se sont déjà écoulées dans leurs journée, petit d’homme et sa maman se seront regardé plusieurs fois dans cette journée et j'aurais peut-être existé dans leur pensée quelques instants. Le ciel rattrape le manque de relief dans cette zone aride et désertique. Il est fait de tellement de nuances qu’on ne se lasse pas de le voir évoluer. La zone dans laquelle évoluent les nuages est la troposphère, première couche d’atmosphère en contact avec le sol qui peut mesurer jusqu’à 17 km à l’équateur et moins de 7 km aux pôles. Les nuages se retrouvent donc ici beaucoup plus bas et la perspective est plus marqué.
La terre me rappelle étrangement, alors que nous sommes dans une des régions les plus froides de la planète, les paysages que j’ai pu croiser au nord de la mer rouge et dans le golfe de Suez en 2004.

>> Position le 26 août 08 : 70°33’ N – 123°50’1 W.
Voilà 48 heures que nous avons entre 25 et 30 nœuds de vent d'est, notre route est ouest- nord-ouest, ce qui nous permet de combler assez rapidement la distance entre l’entrée dans le détroit d’Amundsen et le cap Parry. Le vent est prévu à la baisse d’ici 72 heures, de quoi nous permettre d’atteindre Tuk dans les temps. Nous avons 2/3 de trinquette, 1/3 de yankee tangoné ( Les voiles sont alors en ciseaux), plein vent arrière et le bateau part régulièrement au surf à plus de 10 nœuds. La mer se forme, je dirais que nous recevons des creux de 2 à 3 mètres. Ca rattrape notre lente traversée du golf de la reine Maud au moteur, très peu d'air voir quasi pas du tout à ce moment là, et quand il soufflait, c’était de face. Heureusement tout ça est derrière nous. Ça fait plaisir de voir courir notre voilier devant des vagues furieuses, confortablement calé sur notre route.

>> Position le 27 août 08 : 70°34’ N – 128°59’ W
Nous avons croisé 3 baleines isolées, je pense à des rorquals mais elles étaient dure à identifier. Pourtant elles étaient à proximité du bateau, environ deux longueurs, faisant route parallèle à la notre. Nous avions approximativement 30 m de fond. Au levée du soleil, un instant magique. Je crois qu’on est en mer pour des instants comme celui là, rencontre avec un animal sauvage et mystérieux, lumières exceptionnelles, sensation d’isolement, de solitude, de quoi ravir les amoureux d’espaces purs et vierges.

 >> Position le 01 septembre 08 : 69°42’ N – 133° 49’,9 W
A Tuk, ça a été du rapide. Dès le lendemain de notre arrivée, nous faisions du fuel et l’avitaillement du bateau. Nous avons très peu d’eau sous la quille ici, nous sommes pour ainsi dire « envasés » à quai. Le samedi, la population locale commémore les funérailles d'une de leurs habitantes, décédé la veille. L'’occasion pour certains d’entre nous de nous rendre à la salle des fêtes ou, en son honneur, un diaporama sur grand écran défile, fait de plusieurs grands moments qui ont marqué son existence. C’est le Dora’s memory, un groupe de country c’est réuni dans la salle, il y a quelques guitares, un violon. Les jeunes et les moins jeunes jouent là une partie de dames, là une partie de carte. Il fait bon arriver dans cette ambiance de chaleur humaine. ça parle et ça rit. Je ne ressent vraiment le décallage entre eux et moi qu’à travers le diaporama de la regrettée Dora, prise en photo dans un contexte très « grande canyon d’Amérique du nord », avec des immenses vallées à perte de vue, des immenses camions... tout est immense sur le continent américain ! Ici, dans la salle des fêtes de Tuk, nous sommes en famille, accueillis, pas vraiment jugés, plutôt simplement jaugés du regard, et la cible de la curiosité des enfants. Je m’assois en « paix », plus envie de bouger, méditant sur les raisons qui m’ont fait quitter ma propre famille pour venir me mêler aux familles du Grand Nord.

Nous quittons ce village assez vite, un officier de l’immigration américaine monte spécialement à Point Barrow pour effectuer notre entrée sur le territoire américain. Il arrive le 07 septembre, nous devons donc être à l’heure. Nous arrivons à la sortie du Passage, déjà presque 6000 milles de parcouru depuis notre départ, soit approximativement 1/3 du parcours. Ce n’est pas une enfilade de milles qui se profile pour moi depuis le départ. J’'aime être en mer et grignoter mille par mille la distance qui me sépare de l’arrivée, comme un alpiniste qui gravit pas après pas la distance qui le sépare du sommet. Nous, notre sommet, c’est ce fameux passage du Nord-Ouest. Nous arrivons bientôt à la sortie et nous pourrons réellement dire que nous l’avons franchi quand nous aurons passé le détroit de Béring. Ce n’est pas gagné, le détroit peut être dur avec des vents contraires. Il y a très peu de fonds, la mer est courte et hachée, toujours froide, ce qui fatiguerait certainement le bateau et l’équipage et tendrait notre marge de confort concernant les dates prévus de notre arrivée à Dutch Harbor, dans les Aléoutiennes.

A Dutch Harbor il est prévu que nous arrivions le 24 septembre. Ce sera l’ anniversaire des 1 an de Giulio. Quelques fois ma gorge se serre quand je pense à tout les progrès qu’il fait en ce moment . Il s’apprête à marcher, il parle de mieux en mieux, et je n’y assiste pas. Pourtant je sais que je ne pourrais pas être ailleurs qu’ici. C’'est ma condition. Je suis chez moi dans cet univers désertique, et tout doucement, avec les milles qui s’enchaînent, l’océan de cette terre deviens mon royaume. Et je sais qu’à terre rien ne me défend. Malgré les sacrifices que j’ai pu faire pour arriver jusque là, on n'est pas obligé de pardonner à celui qui s’en va. Je sais aussi que je n’ai à me justifier devant personne, sauf peut être devant mon enfant qui me demandera un jour de lui expliquer pourquoi à mes yeux ces contrées nordiques avaient plus de valeurs que ses premiers pas. Je ne peux me résoudre à vivre ce déchirement que si il est accompagné d’une révolution interne, d’un profond changement intérieur, honnête et franc qui, même à distance, fait du bien à tout ceux qui m’entourent. La cause pour laquelle j’ai embarqué vaut le coup. La rencontre avec le peuple Inuit nous a confirmé que nous défendions une cause juste. Et le voyage est loin d’être fini.

Je sens qu’il y aura deux chapitres dans ce voyage. Dans le premier chapitre, je m’étais préparé à me confronter à la glace. J’y ai également rencontré un peuple premier. J’ai à peine effleuré cette culture, mais rencontrer un tel peuple porteur d’une histoire si ancienne et encore tellement présente ne peut laisser indifférent. Le deuxième chapitre concerne le retour vers le sud, vers l’endroit d’ou est venue le colonisateur, vers l’endroit d’ou je viens. Il va falloir s’adapter, se conformer, s’habituer à nouveau, alors que je serais bien resté là-haut, dans l’air pur, à contempler un monde qui se bat contre ses propres fantômes médiatiques et politiques. Je savais que je n'étais que de passage, et même si je fais partie de cette famille de ceux qui arrivent poussés par le vent, ma place n’est pas là, pas plus qu’elle n’était la place de ceux qui, il y a un siècle, ont décidé de s’approprier une terre qui ne leur appartenait pas. Je reviens néanmoins avec un message d’espoir :
« J'’ai enfin une balise, et j’ai compris ce que je me faisais
à moi-même. »

>> Point Barrow le 07 septembre 2008. Aujourd’hui ils ont abattu un ours ici. La coïncidence a voulu que nous le croisions quelques heures avant l’abattage. Nous étions en route vers la ville dans un taxi. Ça aurait pu passer inaperçu si je ne l’avais pas vue. Il est passé tranquillement à une dizaine de mètres du véhicule qui c’était arrêté pour l’occasion. A Barrow, quand un ours rode, les voitures s’arrêtent pour vous demander si vous êtes au courant. Il y a cinq ans, plus d’une soixantaine d’ours ont débarqués par la mer via une grosse plaque de banquise qui était venue s ‘échouer sur le rivage. Ils avaient fait l’effort d’en endormir une grande partie et de les déplacer à nouveau vers leur royaume. Mais là ils ont eu moins d’égard. L’animal a été abattu pour une raison obscure à la nature de l’ours, pour une raison de cotas. Le chasseur le plus proche l’a tiré à bout portant, dans la tête, aucune équité la dedans, ces mêmes hommes qui sont arrivés avec leurs notions de propriété usent sans problème de conscience de leurs « Cotas ». Va pour le point de vue Inuit qui veut qu’on puisse chasser le phoque, la baleine et l’ours pour se nourrir, dans un esprit de chasseur, dans la continuité de la tradition des ancêtres, avec la recherche de sa proie, une chance pour elle d’échapper à la poudre, une équité et une justice respecté. Mais là, à bout portant, sans moyens aux alentours pour l’endormir, l’isoler en lieu sur et le ramener dans son domaine, s’en est trop !!! Je me sent comme faisant parti de cette tribu de « sans morale », et je suis démuni face à notre façon d’abuser de notre toute puissance à l’encontre de ces rois de la nature.

>> Position le 11 septembre 2008 : 70°40’,3 N – 161°58’,9 W
La glace nous réserve un dernier coup de griffe. Nous sommes partis depuis 12 heures environ de Point Barrow, la nuit ne va pas tarder à tomber et devant nous une plaque de glace sur notre route donnée à 2/10 (20 % de glace, 80 % d’eau). Pas grand chose au demeurant, si la nuit noire ne nous enveloppait.

A cause d’elle, des quarts de veille très fatiguant nous attendent. Heureusement la MTO est avec nous : mer calme, vent de façe légé qui nous permet de rester au moteur. Ainsi, avec un projecteur assè puissant et l’aide précieuse du radar, nous distinguons les growlers les plus gros et pouvons les éviter. Nous sommes néanmoins à la merci des plus petits, ainsi que des plaques basses sur l’eau, invisible au radar, qui peuvent faire beaucoup de dégâts. 07H00 : La naissance du jours arrive comme pour nous libérer de ce danger, nous passerons cette difficulté dans cette nouvelle journée qui s’annonce plutôt paisible. Un vent d’ouest nous permet de tenir une vitesse de 6 nds sous voile, notre nouvel équipage prend ces repères, le repas de midi se prépare, d’autres sont à la manœuvre, certains se relaxes dans leur bannette, et la vie de ce petit monde en mouvement s’écoule tranquillement. Avec Olivier nous avons nos automatismes bien rodés, ce qui nous permet de nous installer dans un relatif confort de navigation et d’assumer cette étape avec plusieurs débutants de façon relativement sereine, malgré le surmenage qui fait son apparition.

Nous n’arrêtons pas depuis Tromso, et les quelques jours de repos d’Ilulissat sont loin. J’ai eu des nouvelles fraîches d’Italie via le téléphone satellite. Giulio ne marche pas encore, mais ça ne saurait tarder, c’est pour ainsi dire imminent. Monica me promet de m’appeler dès qu’il aura fait cet exploit. Jacques me rassure par mail, « Ne te fais pas de soucis pour Giulio, les fils des aventuriers de la Mer sont toujours fiers de leur père et il aura sa place à bord plus vite que tu l'imagines, tellement le temps passe vite. » Les milles s’écoulent, Dutch Harbor puis Vancouver se rapproche en effet rapidement, et le temps est à nouveau tombé à l’eau, comme nous le dirait Bernard Moitessier. Nous sommes rentrés dans le monde des quarts, 2 heures de sommeil par-là, puis quelques heures sur le pont à veiller, manœuvrer, organiser la vie du bord, 2 heures à nouveau de sommeil, et ainsi de suite.

L’esprit se canalise dans ce rythme aux bornes rassurantes et réglées et seule l’escale vient créer une courte et franche coupure de quelques heures. Durant ces périodes de navigation, les rêves sont plus présents, certainement du au fait que nous nous réveillons constamment en plein sommeil paradoxal. C’est un plaisir de pouvoir, durant quelques minutes, au réveil, faire le point sur le monde onirique qu’on vient de quitter. C’est une source supplémentaire de connaissance de soit, très riche au demeurant. Il m’arrive même de retourner dans des ambiances similaires d’une tranche de sommeil sur l’autre.
Je retrouve souvent Monica et mon enfant, certainement le signe d’une frustration comblé en partie grâce aux capacités qu’ont les rêves de satisfaire un manque ou une distance.
Si nous utilisons très peu de nos capacités cérébrales, il est prouvé que le rêve nous aide à surmonter des épreuves. J’en ai ici un bel exemple.

>> Dimanche 14 septembre 2008 : position : 64°37’,2 N – 168°29’,3 W
Ces dernières 24 heures sont à marquer de deux grands évènements pour nous : nous sommes repassé en dessous du cercle polaire arctique, et nous avons valider notre passage du Nord-Ouest. Nous avons passé le détroit de Béring dans la nuit, laissant les Diomède sur tribord. Quelle drôle de vision pour un européen de voir les Etats Unis et la Russie si proche, et de plus ici les Etats Unis sont à l’est, et la Russie à l’ouest !!! Les Diomède se découpent dans la pénombre de cette nuit lunaire, cette veillé est à la hauteur de l’évènement : grandiose. Au sentiment de fierté d’avoir réalisé le passage du Nord Ouest, se rajoute un sentiment de bout du monde, de solitude extrême. Autre évènement qui a de l’importance pour nous : les côtes est et ouest du détroit de Béring culminent à environ 500 m de haut et le fait de retrouver du relief n’est pas sans nous déplaire, les brumes s’accrochent aux sommets, l’ambiance est digne de se que nous sommes venue cherché ici : un endroit sauvage du grand nord. Nous filons actuellement vers l’île Saint Lawence au bon plein avec un petit vent qui tient.
Nous marchons à 6 nœuds.

>> Position le 17 septembre 08 : 61°47’3 N – 169°08’7 W
C’est l’anniversaire du Capitaine aujourd’hui. Olivier bataille sur tout les fronts depuis déjà bien longtemps pour cette expédition qui prend forme avec le sillage du fier « Southern Star ». Il assume sa place de Skipper, sa place de chef d’expédition, et il porte son message à bras le corps. C’est un exemple pour toute l’équipe qui gravite autour de lui, nous en tirons une grande fierté. Une seule envie : se donner à fond et tout faire pour la réussite de cette formidable aventure.

>> Position le 22 septembre 08 : 54°18’,1 N – 166°44’,6 W
Nous naviguons dans une pénombre totale, sous voile d’avant, le bateau confortablement calé et stable à la gîte. Nous sommes à 8 nœuds, Dutch Harbor devant nous à 24 milles environ, et Béring derrière. Un soulagement. Les dépressions arrivent sur nous dans deux jours, mais nous serons alors déjà amarré confortablement au quai d’Unalaska. Seul danger actuel, les gros cargos et bateaux de pèches qui sont nombreux dans le coin et pas toujours bien éclairé. « Southern Star » cour vers l’écurie, dans une robe de plancton phosphorescent. En fin d’après midi un petit faucon est venu se reposer sur l’arrière du voilier. C’est étonnant ces rencontres entre deux vecteurs de vie au milieu de rien. Il est resté un petit moment à se dandiner au rythme du roulie puis nous a quitté. Nous avons fait escale à Saint Paul il y a deux jours, pour passer une nuit entière après dix jours de gallot, et par attrait pour cette île verte et rempli d’otaries. Nous avons pu prendre un repas à l’école du village le soir de notre arrivée, l’occasion de goûter au plat typique : la tarte de flétant, succulent. Un bain de foule fait autant de bien que la douche que nous pouvons enfin prendre depuis plusieurs mois.
Tout ça réchauffe, ça fait du bien de retrouver les hommes, la civilisation, de découvrir les visages aléoutes et de sortir de l’arctique désertique.

Dutch Harbor, le 23 septembre 2008

Les alentours de Dutch Harbor sont resplendissants de verdure. L’équipage est allé se dégourdir les jambes à terre, ils y ont trouvé des baies, des champignons, et de retour au bateau nous avons pu pêcher deux beaux flétans. Un bel accueil pour cette nouvelle escale de 4 jours.

Aujourd’hui c’est la ville même de Dutch qui se découpe progressivement devant l’étrave du bateau. Nous entrons dans le Pacifique, une page se tourne dans l’expédition, la planète devient notre jardin, vu la vitesse à laquelle nous effectuons se tour. Déjà plus de 7500 milles effectués, et devant nous les côtes du Canada et des Etats Unis se profilent, comme on regarde la vallée qui se découvre au sommet de la montagne.


Le Pacifique



>> Mercredi 01 octobre. L'île de Kodiak. Alaska.
Un stop de 24 heures s'impose à Kodiak. C'est vraiment euphorisant de retrouver autant d'arbres, après le désert arctique. Le bateau posé, mes jambes ne résistent pas à la tentation d'aller se dégourdir. Je parts vers une des routes principales. Les voitures filent à vive allure, la frénésie de la ville me crée le tournis, mais je suis heureux de revoir cette agitation des hommes autour de leurs activités.
J'arrive rapidement à proximité de maisons situées en bordure de mer. Sur la plage, quelques jeunes du coin tirent un filet vers l'eau, à l'aide d'une barque rudimentaire. Très vite un saumon, puis deux se retrouvent prisonniers. Un pygargue rôde au-dessus d'eux, peut être un peu jaloux de leur prise. Je suis assis en tailleur sur une roche, devant moi les restes d'un feu m'indiquent que les habitants du coin sont venus profiter de l'espace, dernièrement. Tout est paisible, les arbres dansent au rythme d'une légère brise. L'envie de sourire monte en moi, canalisé par le son du ressac sur les fins galets du rivage. L'envi de partager ce moment également, mes proches sont si loin de ce lieu. Je me sens loin de tout, privilégié. En même temps, je suis dans la position de celui qui est venu chercher cette position, car partir de Norvège et traverser une partie de l'océan glacial arctique pour arriver là ne c'est pas fait facilement. Et surtout, dans un moment comme celui là, présent à la relation avec la nature et les hommes, un profond sentiment d'humilité grandi, s'alimente en moi. C'est comme une confirmation, la sensation d'être en lien avec un tout, ne plus souhaiter autre chose que rester là, en contemplation, laisser le temps s'écouler.

>> Dimanche 12 octobre. Sitka. Alaska.
Nous avons l'après midi devant nous pour partir explorer cette espace grandiose aux arbres immenses. On se croirait dans la forêt de Sylvebarbe, dans un chapitre du "Seigneur des anneaux". Il y a un sentier derrière la ville de Sitka qui part vers les hauts des premiers sommets, il paraît que nous pourrions y trouver des chutes dévalant les parois humides. Programme réjouissant, même si le lieu est habité par le Grizzli (ours brun). Nous crapahutons depuis déjà 2 heures 30 quand le moment de faire demi-tour arrive, sans quoi nous risquons de finir de nuit, et sans lumière c'est plutôt déconseillé. En même temps, nous ne sommes plus très loin des chutes, nous pouvons les entendrent, et le choix est difficile. Nous pressons le pas, attiré par le chant de l'onde sauvage. Enfin nous tombons nez à nez avec notre récompense, l'eau à profusion qui se fracasse de plusieurs dizaines de mètres de hauteur dans une retenue avant de commencer à dévaler les roches. Nous sommes dans un vaste cirque naturel, sauvage et loin de tout. Un sentiment d'avoir atteint un sommet nous envahi. Euphorie intérieure, la tentation est trop belle pour ne pas aller jusqu'à retirer les souliers et partir jusqu'au pied de la chute. Quelques minutes magiques s'offrent à nous, mais il faut déjà redescendre, prudemment car le sol est humide, glissant, et nous devons rester vigilants au sentier, et aux ours.

Nous finirons de nuit cette randonnée. Après avoir dépensé pas mal d'adrénaline sur la fin du parcours, nous tirons une belle satisfaction d'être cette fois si allé chercher à terre la vibration que nous trouvons, nous marins, au contact de l'océan. C'est une vibration liée à la respiration de notre planète, faite également d'eau, d'air, mais pour ce coup si du végétal. Nous rentrons silencieusement et tranquillement vers le voilier, en paix, prêts à digérer tout ça devant un grand bol de soupe, au chaud.

>> Jeudi 16 octobre 2008. Position : 56°22’,3 N – 135°09’,9 W.
C'est confirmé, nous partons de Sitka avec du vent fort dans le nez, et de la pluie. Programme peu réjouissant, mais devant nous quelques centaines de milles avant la possibilité de s'abriter dans les canaux intérieurs pour rejoindre Vancouver. Très vite nous tirons un premier bord au large, presque au 270°, avant de virer et se prendre la houle de face. Le premier round a commencé, si nous voulons sortir gagnant, nous devons réussir à dépasser le sud de l'île Baranof, au total 60 milles. Là nous pourrions faire un mouillage d'attente, laisser passer du vent encore plus fort avant de continuer la descente. Malheureusement notre près n'est pas vraiment pointu, du principalement à l'état d'une mer forte, et l'espoir de remporter cette première épreuve s'évanoui. C'est finalement dans une belle crique sauvage et retranchée sur l'île même que nous trouvons refuge (Sandy bay). Nous pénétrons profondément dans ce petit fjord, au milieu d'arbres immenses, entouré de versants abrupts d'où dévalent d'immenses chutes d'eau boueuses.

La sensation d'isolement est totale, nous pouvons panser nos plaies, notamment deux coulisseaux de grand voile à remettre et le bateau à assécher. L'équipage se repose, en intimité avec le lieu sauvage.
Le lendemain, bien reposé, nous sommes prêts pour le deuxième round. Nous sortons de notre refuge, et très vite la mer nous chahute à nouveaux. Nous courbons l'échine, poussons au moteur durant quelques milles pour tenter de gratter quelques milles au sud, et là c'est l'accident matériel: Sur la redescente d'une grosse vague, un gros boum se fait entendre. D’abord nous constatons que la bôme c'est décalée de la potence. Nous ne l'avions pas encore monté, heureusement qu'elle était solidarisée à son support par un cordage. Plus inquiétant, la cadène de la bastaque bâbord c'est cassé, mettant en danger la tenue du mat. Très vite nous enroulons la trinquette, pour éviter de mal tirer sur notre espar. Le moteur est toujours en marche à ce moment là, ce qui permet au barreur de garder un cap constant pendant que nous partons constater l'étendue des dégâts. Sur la plage arrière, nos douze drums ont été emportés sur tribord, mais la priorité reste de frapper à nouveaux notre poulie de bastaque.

Ceci fait, nous recentrons les drums, puis retournons à l'abri. Vincent notre caméra ne perd pas une minute de l'agitation, et les dégâts sont au final minime. Mais ce deuxième round est encore plus engagé que le premier, cette mer est usante, le ciel bas me plombe le moral. Au bout de cette étape Mon fil et sa maman nous attendent, ça me donne beaucoup d'énergie. Autre source de motivation, la proximité des canaux intérieurs, plus calmes.

Un peu moins de 48 heures seront nécessaire pour rejoindre les frontières canadiennes. Le vent adonne, et nous nous réjouissons d'arriver à nouveau sur ce territoire. Une équipe de garde côte nous accueille avec beaucoup de gentillesse à Prince Ruppert. Ils nous fournissent un complément d'information sur les conditions de passage dans le rude courant qui nous attend.

Après une nouvelle nuit de repos, le troisième et dernier round débute. Devant nous, un dédalle de chenaux étroits s'ouvre devant l'étrave de "Southern Star". Nous pouvons y passer à 15 nœuds comme y reculer, selon l’état du fort flux de marée. Très vite nous peinons à 3 nœuds, nous résistons, passons à 1,5 nœuds, puis arrêtons pour la nuit ce combat inégal. Le lendemain nous voit à 8 nœuds là ou la veille nous étions presque arrêté, mais pour combien de temps? La navigation se poursuit, et finalement après quelques arrêts successifs dans de bons abris, nous voyons apparaître la sortie des canaux.
Des orques nous accueillent dans le détroit de Géorgie, puis enfin Vancouver se profile devant l'étrave.

 >> Jeudi 20 novembre. Position : 34°34’N – 121°14’W.
Quand le marin regarde l’horizon, il regarde son avenir. Et par nuit claire, quand il lève les yeux, les étoiles lui montrent son passé.

Certaines constellations brillent plus que d’autres. Et parmi elles, certaines étoiles sont plus célèbres. Pour nous qui sommes familiers de l’hémisphère nord, l’étoile polaire reste la vedette incontestée. Mais depuis quelque temps déjà nous attendons la Croix du Sud, et ce soir enfin nous pouvons l’observer dans sa totalité. L’étoile alpha (la plus brillante) de cette constellation se nomme Acrux. Elle servait dans le temps, comme la polaire indique le nord, à orienter les navigateurs, car la branche de la croix est orientée vers le pôle sud. Par cette nuit sans lune, la Voie Lactée, notre galaxie, dessine un chemin dans le ciel balisé de milliers d’étoiles.

Nous guettons certains signes stellaires avec attention. Le fameux rayon vert, les aurores boréales, les étoiles filantes, l’aube et le crépuscule, ou les nuits de pleine lune sont autant de moments forts dans nos navigations. Ce sont des moments attendus, des rendez-vous pris avec l’espace, un moment de connexion universelle.
La mer scintille de milles étoiles également, du à des eaux particulièrement riches en plancton phosphorescent. Dans cet océan de constellations, les dauphins habillent leur nage de robe d’argent. Leurs danses aquatiques deviennent un ballet féerique. Quand ils sont là, la coque résonne de leur écholocalisation, et à l’étrave leurs « splash » nous tirent des grands « ouahhh ». Le Pacifique ne nous impressionne pas par la force de son vent, quasi nul en cette période au sud de San Francisco. A défaut, nous pouvons nous réjouir qu’il y ai autant de vie dans l’eau. Outre les nombreux dauphins que nous croisons quotidiennement, nous assistons à de nombreux sauts d’espadons. Les tortues commencent à apparaître, radeau providentiel pour certains oiseaux perchés sur leur carapace.
Dans les airs, les fous passent tels des avions rapides, et cherche dans le mât un perchoir pour y passer quelques heures.

Mer des Caraïbes



>> 08 janvier 2009, Porvenir, Archipel des San Blas.
Je ferme les yeux. Le bateau et juste silencieux pour laisser beaucoup d'espace sonore à la détente. L'équipage est à terre, sur une île perdue et déserte, au milieu de l'archipel des San blas. L'esprit part plus loin, vers les milles qui se sont additionné ses derniers temps, là bas, de l'autre côté du canal de Panama.

Le Pacifique nous a épuisés. Nous n'y avons pas trouvé de vent, tout juste quelques brises par-ci, par la, que nous exploitions comme nous pouvions. Monter et descendre les voiles sur un 75 pieds ou rien n'est automatisé est sportif, plaisant pour les adeptes de l'effort. Nous devons tout de même une fière chandelle à notre vieux moteur GM du bord qui n'a pas failli aux sollicitations régulières que nous lui avons demandées.

Depuis Dutch Harbor, il y a d’abord eu la traversée du golf d'Alaska, après la rencontre de l'île de Kodiak. Ce coin de terre était le moment ou nous reconnections avec du vert, des arbres, la ville, les voitures et les hommes relativement moins isolés de cette terre. Sitka nous a rappelé la Norvège, sommets enneigés, forêts verdoyantes ou nous sommes allés nous perdre à la recherche d’immenses chutes d'eau. Pour rejoindre Vancouver, une bataille en plusieurs round c'est engagé contre un vent de face qui a eu raison de notre bastaque bâbord (rupture de la cadène de pont) et des mouillages de replis contre la fureur des éléments, avant de livrer l'ultime combat contre les forts courants des canaux intérieurs. Une arrivée sur Vancouver escorté par une demi douzaines de bateaux amis, et la découverte d'une métropole qui respire la bonne humeur. Sont venus ensuite des milles au large des côtes de la Californie, monotone, rythmé au ronronnement du moteur, avant de finir sous le fameux "Golden Gate" et d'atterrir dans la ville aux rues très pentues. La nous y avons trouvé un climat idéal, chaud le jour, frais le soir, et Obama à la maison Blanche. Juste ce qu'il faut pour mettre un peu de bonne humeur dans un climat de crise économique. Nos escales mexicaines ont été nombreuses: Ensenada, Manzanillo, puis Acapulco, plus déstabilisante, moins sure pour des oiseaux du large qui repartent très vite vers l'océan. Noël en mer, étonnant sur une brise qui nous tenais dans la bonne direction toutes voiles dehors à bonne vitesse, puis Panama, les pieds dans les starting block, près pour le grand saut en mer de Caraïbe.

Aujourd'hui le souffle régulier de l'alizé nord nord-est nous amène la fraîcheur de l'Atlantique. Serte nous aurons encore des journées très chaudes ou des pauvres hommes polaires comme nous regretterons d'être tombé si bas. Mais finalement non, en voyant ce soir ces dizaines d'îles aux connotations polynésiennes, il est impossible de regretter quoi que ce soit. Juste profiter d'un tôt de paisibilité maximum, en pensant à la frénésie qui doit régner dans certains coins du globe. Chanceux? Juste la belle contrepartie d'un métier qui demande beaucoup. Nous sommes arrivés ici, protégé de la houle par une succession de barrières de corail, sous le vent d'une île. Les rayons de la lune montante nous incitent à arrêter le temps l'espace de quelques heures.

>> 11 janvier 2009. 09°32'6 N - 78°54' W. Archipel des San Blas.
Être aux antipodes du passage du Nord-Ouest est une étape importante. On sent le retour, la route nord de nouveau, le chemin commence à être plus direct : Contourner Cuba par l'ouest, longer les côtes de la Floride, New York, toucher le Canada à Halifax puis dernière étape islandaise avant la Norvège. Nous avons actuellement effectué plus de 14 000 milles, il nous en reste 6000 environ. C'est étrange comme le point sud de notre périple nous rappelle notre point le plus nord, quelque fois à l'opposé, comme la chaleur, le sable blanc (à point barrow il était vraiment très noir), mais aussi avec beaucoup de points communs. Nous montons dans les barres de flèches, mais cette fois si ce n'est pas pour la glace, mais pour parer des patates de corail. Les bateaux immenses à l’ancre en baie de Colon ou de Panama nous rappèle les iceberg en baie de Disko.

Les natifs d’ici sont les Kuna. Ils partagent l’état d'esprit des Inuits, et nous retrouvons dans leurs propos beaucoup de similitudes avec le point de vue de ceux du nord. C'est un point de vue simple, ou il est dit que nous faisons partie de la terre, que tout ce que nous fabriquons comme déchets fait partie de la terre, que nous devons la respecter et rester raisonnable, que le changement climatique est une réalité à laquelle nous devons nous préparer, que nous devons nous adapter à ce changement, en se rapprochant à nouveau de la nature et le respect qu'elle mérite. Leurs préoccupations vont également vers la façon dont ils doivent gérer l'arrivée de la culture du nord, la culture moderne et innovante, basé sur les moyens techniques développés de communication et de déplacement. Ici au San Blas les soins sont dispensés par le chaman. Il y a des dizaines de clans différents, avec un chef à leur tète. Les Kuna naviguent d'îles en îles avec des pirogues à voiles taillées dans des troncs de cocotiers. La femme a un très grand pouvoir, c'est elle qui décide, et ce peuple est principalement commerçant. Ils préfèrent troquer (du sucre, du lait, des cahiers et des stylos) contre leur poisson et leur Molas (Tissus brodés par les femmes). Entre eux ils se payent avec des cocos. Ils disent que l'argent fait beaucoup de mal et crée les conflits, et qu'il vaut mieux troquer. Ils ont un gouvernement autonome, mais dépendent du Panama. En tout plus de 300 îles émergent dans l'archipel des San Blas.

Mais il y a quelques années, le gouvernement panaméen a accordé une prime mensuelle à chaque famille de 35 dollars, sans aucune raison. Du coup, étant donné que cela représente beaucoup d'argent, certains se sont arrêtés de pêcher, d'autres ont sombrés dans l'alcool. Encore une similitude avec certaines peuplades Inuit. Les télévisions ont fait leur entrée dans les paillotes, et les nouvelles générations s'éloignent de l'enseignement des anciens. Ils refusent de parler leur dialecte, et s'identifient au mode de vie du blanc. Ce constat est vraiment triste. Les peuples premiers ont vraiment un enseignement à nous transmettre, les côtoyer nous ouvre des portes, nous rend plus perméable à notre comportement et aux erreurs qui en découlent.
Si leur culture s'appauvri jusqu'à disparaître, nous perdrons une partie de la précieuse mémoire de la terre. C’est une mémoire très ancienne, très épuré, qu'il faut absolument préserver. Si nous n'y arrivons pas, les générations futures en subiront de lourdes conséquences.

Ces pensées se dissipent, mes yeux arrêtent de regarder dans le vide, et de supposer sur l'avenir. Nous sommes à l'ancre sous le vent d'une île relativement petite, rempli de cocotiers bien entretenus, ou une famille Kuna a décidé de camper pour un mois. Il est minuit, et les raies effectuent des bonds magistraux au-dessus de l’eau, existées par la pleine lune. Au loin, les cocotiers dansent au rythme de l'alizé.

>> 24 janvier 2009, Banc de Vivario, Honduras.
Joyeux anniversaire mon Giulio. 16 mois, mais quand tes parents passerons t'ils à un anniversaire par an ? C'est dur de s'y résoudre tant notre enfant est précieux. « Je suis loin tu sais à nouveau, et tu as quitté le bateau depuis si peu de temps que je revois encore régulièrement tes petits pas surs et confiants et la belle façon que tu avais de compenser les mouvements de vas et vient du voilier. Cette terre que je t'emprunte pour quelques années, dans quel état sera t'elle quand tu commenceras à la découvrir par toi même? Et auras-tu réussis à préserver ta liberté de pensée, ou ingurgiteras-tu des capsules vertes pour oublier ton état de sujet asservi ? 
En tout cas notre navigation continue à faire le trait d'union entre ton monde et d'autres, moins privilégié technologiquement, mais ho combien plus riche d’esprit. Tu verrais notre fier bateau aux peintures abîmées par les milles accumulés, je suis sur que tu en seras fier un jour. »
Un nouveau grain se prépare. L'horizon est presque noir, le vent à gagner quelques degrés vers l'ouest, signe que le gros cumulo-nimbus va nous passer sur la tête. En navigation, nous espérons qu'ils nous évitent, mais la au mouillage il est attendu impatiemment car tout le pont est rempli de gros grains de sel de mer.
Un avion "US Cost guard" nous passe cinq fois au-dessus de la tête. Très étonnant d'être en territoire du Honduras et d'avoir les autorités américaines qui nous survolent. Certainement le trafic de drogue de la région y est pour quelque chose. Nous sommes entourés de quatre bateaux de pêche typiques et colorés, d'une quinzaine de mètres chacun, ils ont leurs filets tendus au bout de perches débordant sur chaque bord, ça leur donne une allure d'oiseau aux ailes déployées. Nous passerons ici deux jours, entre lagon bleu, récif riche en corail et quelques îles dont une est habitée de quelques locaux. Privilège du voilier, nous nous contentons de notre maison flottante, et rien ne nous tente plus que de laisser s'écouler les heures sans chercher autre chose que la détente.

 >> 31 janvier 2009. French Harbor, île de Roatan.
Depuis notre retour des San Blas et un stop de deux jours sur une marina très "américanisé" au nord ouest de Colon (Shelter bay marina), nos bords successifs en direction de Roatan nous ont emmenées vers des récifs isolés et sauvages, loin de tout, et pour ainsi dire au milieu de nulle part. Outre l'apparition des brisants, c'est vraiment sur le banc de Vivario (15°53' N 83°20' W) que nous avons reconnectés avec des îles. Providencia, la première île de cette étape (à 250 milles dans le nord ouest de Colon) était à plus de 6 milles de notre mouillage, tandis que quelques bancs seulement dépassaient du mouillage de Luna Island. Cette étape entre Colon et Roatan est donc placée sous le signe de l'isolement, de quoi continuer à digérer ces milles accumulés depuis notre départ de Tromso.

Le programme de navigation comporte des étapes de 700 à 1200 milles en moyenne que nous effectuons en 2 semaines. Nos escales durent environ 1 semaine, mais cela fait maintenant plusieurs mois que je ne connecte plus franchement avec le dépaysement qu'est censé provoquer un tel changement de décors. C’est comme un trop plein d'émotions, mon cerveau est rentré dans un rythme ou il prend les changements de climat, de langue, de paysage, comme s'il croisait un nouveau quartier d'une immense ville. Plus encore, j'ai la sensation d'être en orbite autour du continent nord américain. Accaparé aux escales par les besoins logistiques et d'approvisionnement, c'est souvent que je quitte les terres rencontrées avec une impression de ne pas avoir réellement connecté avec le lieu.. En même temps, j'ai la sensation d'avoir intégré le peuple de l'eau, que toutes les personnes avec qui j'ai un contact ici ou là ont un lien avec la mer, et de ce fait certaines barrières tombent très vite. Ce statut de vagabond me colle de plus en plus à la peau, et il est vrai qu'un choix à été fait au départ. La vie de marin est une vie d'itinérant, que les sédentaires auraient du mal à supporter.

Et puis il y a le but de cette navigation. Nous sommes tous à la base "écologique", c'est à dire en lien avec notre milieu.
Nous sommes lancés sur cette planète, dans l'univers, et quel que soit notre lieu d'habitation, notre nationalité, notre âge, notre statut social, nous utilisons à chaque respiration ce que produit la terre et nous bougeons avec elle. Alors parcourir autant de milles pour soutenir et accompagner une enquête de terrain qui interroge sur le changement climatique me donne un sens, et je souhaite à chacun d'entre nous de trouver ce sens, une direction en lien avec notre planète.

Pour moi, c'est un avis purement personnel, nous devrions avoir comme préoccupation de respecter l'équilibre des énergies de notre environnement, en se respectant soit dans un premier temps, mais également en influencent de façon positive notre entourage à le faire. Il y a tellement de façon de s'accorder aux vibrations de la terre! Parmis la centaine d'équipiers que nous aurons accueillis pendant ce périple, certains utilisent cette énergie pour cultiver un potager, d'autres sont engagés bénévolement dans des ONG, mais très peu au final étaient là sans savoir pourquoi, en simple consommateur d'un produit de tourisme. C'est très encourageant, et j'ai grâce à ces nombreux équipiers une foi énorme en un futur meilleur.

>> Mercredi 11 février 2009; Position 24°47',5 N - 82° 47',5 W. Approche de Key West, Floride.Nous avons eu une bataille plutôt musclé contre le canal du Yucatan, du principalement à une mer contre courant, fort courant que nous pouvions estimer jusqu'à 3 nœuds par moments. Mais la bonne opération, c'est que nous avons fait cette navigation sur un seul bord. Nous sommes pourtant partis dans le 340° de Roatan. Notre route idéale était plutôt au Nord, mais après avoir passé le passage entre l'île de Barbareta à l'ouest et celle de Guanaja à l'est, nous avons constamment pu remonter notre route jusqu'à finir au nord des côtes cubaines, au 50°. Nous nous apprêtons à faire un stop à Key West, avant de terminer cette étape à Miami. La Lune a accompagné nos nuits, agréable compagne de longues heures de près. Le tropique du Cancer est de nouveau derrière, signe que la remontée est déjà bien entamée.
Sur Roatan nous avons pu constater au travers les dires de spécialistes que le corail est effectivement en danger, et la croissance du tourisme lié principalement aux activités qui entourent la plongée n'arrange pas les choses. Le corail se blanchi inéluctablement. Malheureusement le Honduras compte sur l'île de Roatan pour alimenter les caisses de l'Etat, et les investisseurs étrangers sont favorisés par des facilités d'accès à la propriété. Dur d'imaginer un avenir meilleur pour les fonds sous-marins de cette zone, même si le fait de rencontrer des gens sur place qui s'occupent de sensibiliser et de préserver la zone met une touche d'espoir dans le bilan.

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